Histoire de la guitare classique

Publié le : 27/06/2020 09:01:33
Catégories : Guides

La guitare classique est aujourd’hui l’un des instruments les plus populaires au monde, mais que savez-vous de ses origines ? D’où vient le mot guitare? Quels étaient les ancêtres de notre six cordes et comment ont-ils évolué au cours des siècles pour devenir la guitare classique que nous connaissons aujourd’hui? Pourquoi une guitare compte-t-elle six cordes ?

Ce dossier traitera de l’évolution de l’instrument à travers l’histoire, mais également des musiciens et compositeurs qui ont eu un impact important sur son évolution et son entrée progressive dans la culture populaire.

De la préhistoire au Moyen Âge : Les ancêtres de la guitare

La musique est présente chez l’homme depuis la nuit des temps. Si l’étude de la musique préhistorique est très compliquée, on sait qu’elle est d’abord apparue sous forme de danses et de percussions. Vinrent ensuite les instruments à vent dont le plus ancien jamais découvert est une flûte datant d’il y a plus de 43 000 ans !

Les instruments à cordes sont eux plus récents, et sont apparus en Asie centrale il y « seulement » 5000 ans. Des instruments similaires à la guitare comme la sitar qui vient d’Inde, et la setâr crée par les perses datent de cette époque.

sitare

Cette origine orientale de la guitare se retrouve dans l’étymologie du mot guitare.

  • « Guit » provient du sanskrit Sangeeta qui signifie « musique ».
  • « Tare » est un dérivé du mot perse târ qui signifie « corde ».

Comme tout bon backpacker le sait, la guitare est un instrument qui se transporte facilement, et elle s’est largement répandue à travers l’Europe lors de l’expansion des civilisations musulmanes. Le mot s’est alors peu à peu transformé et va devenir Kithara en grec, qîtâra en arabe, guitarra en espagnol et par extension guitare en français.

Le début du Moyen Âge est souvent nommé « Moyen Âge sombre », en raison de l’époque chaotique que le monde occidental a traversé. C’est en effet le temps des invasions barbares qui déferlent sur l’Europe et bouleversent l’équilibre fragile du continent.

La grande exception pendant cette période est l’Espagne. Avec les conquêtes musulmanes, les maures s’installèrent dans la péninsule ibérique qu’ils occuperont pendant plus de 700 ans et vont y apporter le raffinement de leur culture. Etudiants et érudits venant de France, d’Angleterre et de toute l’Europe étudièrent la philosophie, la science, la médecine, la musique, l’art et l’architecture auprès des savants musulmans. Cela amena les instruments crées par les musulmans à se diffuser sur tout le continent ; d’abord à Paris, puis ensuite dans le reste de l’Europe.

On doit ainsi à la présence maure en Espagne le luth, le violon, la flûte, différents instruments à vents, mais surtout la guitare !

Il existait alors deux types de guitares distinctes en Espagne au Moyen Âge. La Guitarra Latina aux côtés incurvés, et la Guitarra Morisca qui avait une caisse de résonance ovale similaire à celle d’un luth.

Ces guitares primitives furent illustrées dans le fameux Cantigas de Santa Maria, un ensemble de manuscrits qui furent écrits au XIIIe siècle et sont l’une des plus larges collections de chansons connues datant du Moyen Âge.

cantigas maria



La guitare à la Renaissance

Pour ceux qui auraient oublié leurs cours d’histoire, la Renaissance est une période de l’histoire qui s’étend du XIVe siècle au XVIIe siècle.Il s’agit également d’un mouvement culturel qui débuta en Italie et dont l’une des principales caractéristiques fut de permettre aux artistes de s’exprimer plus librement.

A cette période, les instruments apportés par les maures en Espagne sont alors déjà disséminés dans l’Europe entière, et parmi eux se trouvent le luth et la guitare.

Le luth était alors l’instrument le plus populaire en Europe et était considéré comme raffiné. La technique de jeu était similaire au finger style pratiquée aujourd’hui par les guitaristes classiques contemporains. Le luth avait six paires de cordes - que l’on appelle chœurs - pendant la première moitié du XVIe siècle, et jusqu’à dix à la fin de ce siècle.

Il est intéressant de noter que même à cette époque lointaine, la guitare était déjà un instrument populaire, surtout utilisé pour accompagner les chansons populaires. La musique composée par les guitaristes de la renaissance a alors commencé à faire usage de la technique de main droite du luth, et c’est ainsi que la guitare classique est encore jouée de nos jours.

L’instrument gagna rapidement en popularité au sein des peuples européens, mais cela ne plaisait pas à tout le monde ! Voici ce que quelques critiques du XVIe siècle disaient de notre bel instrument.

« Autrefois nous jouions du luth bien plus que de la guitare. Mais depuis douze ou quinze ans, tout le monde joue de la guitare, et le luth est pratiquement tombé dans l’oubli à la faveur de dieu ne sait quelle sorte de musique jouée sur ces guitares, qui sont bien plus simples à jouer que le luth »

Celle-ci est particulièrement savoureuse et est extraite d’un dictionnaire datant de 1611. « A présent la guitare n’est rien de plus qu’une cloche à vache tellement elle est simple à jouer, surtout lorsque elle est grattée. A tel point qu’il n’y ait aujourd’hui point de garçon d’étable qui ne soit guitariste »

Comme quoi le décalage entre critique et opinion populaire existait déjà au XVIIe siècle….

La guitare classique de la renaissance était différente des instruments modernes sur de très nombreux aspects. Beaucoup plus petite, elle ressemblait davantage à un gros ukulele et était seulement dotée de 3 doubles-chœurs et d’un chœur simple sur la corde aigüe. Les cordes étaient installées de la même façon que sur une guitare moderne à 12 cordes, et il n’existait alors pas de tuning standard. Un des plus populaires cependant était G/G - C/C - E/E- A. Les frettes étaient en général composées de boyau et nouées autour du manche.

guitare renaissance

Parmi les compositeurs notables de cette époque on peut citer l’espagnol Alonso Mudarra et les français Adrien Le Roy et Guillaume de Morlaye. Les principales caractéristiques de leur pièces sont leur sophistication avec la présence de contrepoints qui rappellent certains répertoires de luth de l’époque.



 

La guitare classique dans la période Baroque


Dans le monde des arts, la période baroque est une époque culturelle occidentale, qui s’étendit de 1600 à 1750. Les maîtres-mots étaient grandeur, excès et ornementation, que ce soit dans la sculpture, la peinture, la littérature, la danse ou la musique.

Au début du 17e siècle, la guitare est finalement devenue un instrument « respectable » et de plus en plus de grands compositeurs commencèrent à s’y intéresser. Louis XIV était ainsi un grand fan, et la guitare s’est fait sa place au soleil à la cour du roi de France. Grâce à lui, des compositeurs comme Francesco Corbetta et Robert de Visée purent être employés en tant que musiciens de cour et pratiquer leur art.

D’un point de vue de sa construction et de son aspect général, on peut considérer la guitare baroque comme un ancêtre direct de la guitare classique. L’instrument baroque était néanmoins plus petit qu’une guitare moderne, de construction plus légère, et avait des cordes en boyau. Les frettes étaient toujours fabriquées en boyau et nouées au manche.

De grands luthiers comme le célèbre Stradivarius commencèrent à fabriquer des guitares qui reflétaient le style de l’époque avec une belle ornementation en concordance avec l’esprit de l’époque. Pour l’anecdote, il n’existe aujourd’hui plus que cinq guitares stradivarius dans le monde et seulement une est dans un état permettant de la jouer. Autant dire qu’elle est inestimable au sens littéral du terme…




Au début du XVIIe siècle, quelqu’un eu la brillante idée d’ajouter une cinquième corde aiguë en bas du manche de l’instrument que l’on appelle la chanterelle. La guitare baroque comptait désormais neuf cordes, avec quatre chœurs doublés plus la chanterelle.

Cependant, si la construction de la guitare baroque se rapproche des guitares modernes, l’accordage lui-même est totalement différent de ce que nous connaissons aujourd’hui, et permet des effets étonnants et surprenants, qui reflètent l’excès et la recherche de grandeur caractéristiques de la période baroque. Si vous souhaitez jouer des pièces d’époque avec une guitare classique moderne, vous devrez être très attentif au doigté et aux effets de la pièce originale, sinon vous n’arriverez jamais a capter l’esprit de ces compositions.

guitare baroque

La guitare baroque, contrairement à la guitare que nous connaissons aujourd’hui, n’est pas accordée avec un déploiement des hauteurs dans la même direction ( c’est-à-dire avec la première corde plus aigüe que la seconde et ainsi de suite). Elle emploie un schéma tout à fait différent et original.

L’accordage est dit embrassé (re-entrant tuning en anglais ), ce qui signifie que la hauteur des quatre chœurs ne se suit pas de façon linéaire. Voilà pour le principe, mais il est important de savoir que les accordages de l’époque étaient là encore assez hétéroclites et qu’il n’existait pas encore de diapason standardisé.

Gaspar Sanz est le compositeur espagnol le plus important de cette époque, et les pièces issues de son oeuvre Instrucción de Música sobre la Guitarra Española sont encore jouées de nos jours.

La guitare dans l’ère Classique

Cette période de l’histoire de la guitare classique court de 1750 à 1820 et comprend la musique de Mozart et les débuts de Beethoven.

En raison de changements dans les goûts musicaux des européens, la guitare a souffert d’un déclin de popularité au début de la période classique. Les compositeurs qui jouaient de la guitare se faisaient rares, et les musiciens professionnels et aristocrates se sont alors tourné vers des instruments à cordes plus « sophistiqués » comme le clavecin, le violon ou le violoncelle. Mozart n’a par exemple jamais rien composé pour la guitare. La seule exception à ce déclin temporaire est l’Espagne où la guitare n’a jamais perdu sa popularité.

La guitare connut de très nombreuses transformations au cours de l’ère classique. La plus importante est l’ajout d’un sixième chœur mais l’on est pas aujourd’hui certains de quand ce changement se produisit.

Ensuite, vers l’année 1780, une évolution dans la technologie de fabrication des cordes vit l’apparition des cordes basses filées à âme métallique. Peu chères et faciles à fabriquer, elles s’imposèrent très vite face au boyau qui était utilisé jusque là et qui ne fut plus employé que pour les cordes aigües.

Le revers de la médaille, c’est que ces nouvelles cordes avaient tendance à abîmer les frettes qui étaient-elles encore fabriquées en boyau. Il fallut donc les remplacer par des frettes métalliques. La seconde transformation causée par l’apparition des cordes filées est la suppression de cordes sur les chœurs des basses. Les nouvelles cordes filées étaient en effet trop puissantes par rapport aux cordes aigües, et garder des chœurs doublés causait un déséquilibre. Après près de mille ans d’évolution, la guitare a finalement pris sa forme définitive à six cordes.

Vers la fin du XVIIIe siècle, la guitare à six cordes a fini d’éclipser tous les autres types de guitares et est devenue la norme. La rosette disparut également peu à peu pour laisser place à un trou, et le manche fut allongé à dix-neuf frettes métalliques relevées et non plus creusées dans le manche. Le corps de l’instrument fut également élargi et le chevalet relevé.

Si l’essentiel de la période classique a représenté une petite traversée du désert pour la guitare, le début du XIXe siècle vit un net regain d’intérêt grâce à deux grands noms : Fernando Sor et Mauro Giuliani. C’est d’ailleurs la popularité de Giuliani qui inspira l’un des tout premiers magazines dédiés à la guitare qui s’appelait la Giulianidad.



La guitare classique dans l’ère Romantique

L’ère romantique dans l’histoire de la musique occidentale s’étend de 1825 à 1910. Cette époque est ainsi nommée car les compositeurs ont alors tourné leur attention vers l’expression d’émotions et de sentiments intenses dans leur musique.

Les changements dans la construction de la guitare apparus au début du XIXe siècle sont l’un des facteurs expliquant la résurgence de sa popularité. C’est sous l’impulsion de luthiers comme Antonio de Torres, qui est considéré comme le père de la guitare moderne que l’instrument s’élargit et prend la forme que nous lui connaissons aujourd’hui.

Une nouvelle génération de virtuoses commença à émerger pendant l’ère romantique.

Parmi eux on trouve l’espagnol Dioniso Aguado, les italiens Matteo Carcassi, Ferdinando Carruli ou Luigi Legnani.

La guitare classique du XXe siècle à aujourd’hui

A partir de la fin du XXe siècle, trois tendances ont marqué l’histoire de la guitare classique et le développement de sa construction, son répertoire et ses techniques de jeu.

La première de ces tendances fut la spécialisation des musiciens qui commencèrent à se différencier entre les interprètes et les compositeurs. La deuxième fut un regain d’intérêt pour les musiques d’ères précédentes. Enfin la troisième tendance fut l’apparition des longues performances solo jouées par des guitaristes virtuoses pour de larges audiences dans de grandes salles de spectacle.

Dans toutes les périodes que nous avons explorées jusqu’à présent, les compositeurs étaient des solistes qui ne jouaient que la musique qu’ils composaient. Vers la fin du XIXe siècle, bon nombre de compositeurs commencèrent à écrire de grands ensembles symphoniques ou des opéras, et il n’avaient plus besoin de performer eux-mêmes en tant que solistes. Leur place fut prise par des interprètes qui ne composaient pas mais se contentaient de jouer la musique écrite par d’autres et ce fonctionnement devint peu à peu la norme.

Un autre facteur qui favorisa la spécialisation des musiciens fut la naissance de l’enregistrement musical. L’explosion de la demande conduisit l’industrie musicale à chercher par tous les moyens de nouvelles pièces à commercialiser. Cela eut à la fois des effets positifs et négatifs. Le problème qui se posa fut la tendance à perpétuer les pièces des ères classiques et romantiques au détriment de l’intérêt pour les nouvelles compositions. Le côté positif est que cela permit de redécouvrir de merveilleuses oeuvres alors oubliées datant du Moyen Âge, de la Renaissance et de l’ère Baroque, et l’on dispose à présent de nombreux enregistrements de pièces datant de cette période.

La nature des concerts joués par les guitaristes classiques changea aussi beaucoup au XXe siècle avec l’apparition de grandes salles de spectacle. Après avoir surclassé le luth, la guitare est devenue un instrument de cour, et les guitaristes de la renaissance ou de l’ère baroque étaient le plus souvent employés à la cour d’un roi ou par un riche noble pour qui ils réalisaient des concerts devant des audiences très limitées. Les conditions de jeu étaient similaires pendant les ères classique et romantique.

Cette atmosphère intimiste eut un impact sur le design des instruments, et pendant toutes ces périodes, seule la qualité du son comptait. Le volume sonore était alors secondaire. Avec la nécessité de jouer devant de larges audiences, il fallut faire évoluer la guitare classique et trouver des moyens d’augmenter sa puissance.

C’est ce qui poussa Antonio de Torres à augmenter la taille de la caisse de résonance mais aussi à redessiner entièrement la structure interne de la table d’harmonie en popularisant le barrage en éventail ( voir schéma ci-dessous) pour obtenir une meilleure distribution du son.

barrage éventail

Pour démontrer son concept et l’importance de la table d’harmonie pour le son d’une guitare, De Torres fabriqua même une guitare avec des éclisses et un fond en papier mâché !

Le plus célèbre guitariste classique du XXe siècle est sans conteste l’espagnol Andres Segovia (1893 - 1987), qui fut le premier à populariser la guitare classique auprès du grand public. Il voyagea sans relâche à travers le monde et inspira de nombreux compositeurs à écrire de nouvelles pièces pour la guitare classique.



Parmi les autres grands noms récents on peut citer par exemple John Williams, compositeur devenu légendaire pour ses bandes originales de films mais qui est aussi un très grand guitariste classique, Julian Bream, Elliot Fisk, David Russel, Leo Brouwer ou Vladimir Mikulka.



Un mouvement apparu dans les années récentes est celui de guitaristes jouant de la musique baroque sur des copies de guitares baroques ou des luths, tout en employant les techniques de jeu datant de ces époques.

Notre voyage dans l’histoire de la guitare classique arrive à sa fin. Comme vous aurez pu le constater, la guitare classique a énormément évolué au cours des siècles, et au moment de finir la rédaction de cet article, je ne peux m’empêcher de m’interroger quel serait la rédaction de notre cher critique du XVIe siècle si il se trouvait au premier rang d’un concert d’Andres Segovia.

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